LES MALADES NOCTURNES

Cette année encore, dans le cadre des journées du patrimoine, la municipalité de Châteauroux organise des « Balades Nocturnes ». Ce week-end, elles ont lieu au centre Colbert et consistent en la projection, sur les façades des bâtiments des quatre cours intérieures de l’ancienne Manufacture de Tabacs, de quatre courts-métrages réalisés spécialement pour l’occasion.
Pour donner corps à cette prestation audio-visuelle, la municipalité sollicite, en tant que figurants, les membres de la troupe du Baz’arts Théâtre, qui y associe ceux de la troupe du Masque de Sganarelle (dont je fais partie).Nous sommes une bonne vingtaine de bénévoles à répondre présents. L’organisation nous est présentée la semaine précédente, lors d’une réunion préparatoire : répétition générale en costume, sur site, vendredi à 21h00 ; présence de tous les figurants à 18h30 précises samedi (la manifestation a lieu de 21h00 à 23h30) ; un local sera mis à notre disposition pour se changer et y laisser des affaires et le repas nous sera offert.

Vendredi, 21 heures 
L’organisatrice indique le positionnement des figurants et les sens de circulation des visiteurs.

Revue des troupes : (je fais partie de la cour « textile, années 50 ») « On n’avait pas de chaussures pointues, mais des ballerines. Et le foulard, il n’était pas sous le cou mais sur le menton ».
Quel professionnalisme ! Quel souci du détail ! Je le note. On est là pour apprendre. D’ailleurs, ça m’arrange : s’il pleut, je ne vais pas ruiner mes escarpins en tissu vichy bleu et blanc assortis à ma robe.
Nous attendons la projection des courts-métrages afin de nous imprégner de la thématique et savoir comment faire vivre notre figuration. A 22h00, les réglages du premier court toujours inachevés, je décide que je ferai confiance à mes capacités d’improvisation et prends les dernières instructions avant de repartir : rendez-vous à 18h30 sur le parking, des tentes seront installées, nous pourrons nous y préparer, mais il vaut mieux prévoir ne pas y laisser d’objets de valeur malgré la présence des vigiles.
Euh, 18h30, c’est très tôt, si on se prépare chez soi, en étant sur place à 20h00, c’est peut-être suffisant pour 21h00 ? Et le sandwich au pain, c’est gentil, mais non merci…
Si, c’est obligé, c’est déjà commandé et ce serait perdu, et les accès seront barrés, dont il faut venir à 18h30.

Samedi
Il pleut sans discontinuer depuis le matin, j’ai surveillé mon téléphone en cas d’annulation de dernière minute. A 17h30, pas d’appel, donc  préparation, habillage, coiffage, maquillage, « accessoirisage » (je préfère les commodités de mon chez-moi à l’incertain confort d’un barnum sous la pluie).
18h45. Le parking est vide : ni voitures, ni tentes, seul, un véhicule de la police municipal, vide lui aussi, atteste d’une fantomatique présence humaine. Je traverse les cours supérieures : pas de technicien, pas de vigile, pas de figurants. Je finis par trouver mes camarades réfugiés sous l’un des  porches des cours inférieures, en plein courant d’air, pelotonnés et transis.
A 19h30, il pleut à verse, l’organisatrice n’est toujours pas là, et elle n’est pas joignable. Les tentes annoncées n’ont pas été montées en raison des intempéries. On comprend bien, mais alors, où est le local prévu comme loges, qu’on puisse y attendre les instructions au sec ? Euh… ben… c’est-à-dire…, on nous emmène prendre notre repas, on verra ensuite.
Nous quittons notre porche aéré avec soulagement : le premier coup de vent a eu raison d’une heure de crêpage de choucroute années 50, les ballerines sont imbibées, le rimmel coule, le bas des robes vichy colle aux jambes.
« Prendre notre repas », traduire : « On mâchouille du pain mou et une banane au cul du camion, tout debout, sous le porche de la rue des Cigarières,  dans le vent et dans la pluie » (non, ce n’est pas une faute de grammaire, ce porche est encore plus venté  que le précédent, nous ne sommes pas sous la pluie, mais bien dedans). Les sandwichs sont entamés en même temps que notre bonne humeur. Au bout d’un quart d’heure, on se réfugie en désespoir de cause dans une alcôve à l’abri du vent pour finir notre banane.
Ah ! Une info : il faut attendre 20h00-20h30 pour savoir si c’est maintenu ou annulé.
Là, ça y est, on n’a plus la banane.


En résumé : il pleut, il n’y a aucun local pour les figurants et on attend.

De guerre lasse, un trio de filles transies décide d’aller prendre une boisson chaude au bistrot le plus proche, histoire de profiter des sanitaires par la même occasion. Le comptoir est blindé, tout est complet. « Vous aviez réservé ? » Non, mais par pitié, un café, même debout, même dans les cuisines, on ne restera pas longtemps ! Dans le pub british, notre touche fifties fait tache mais mouche : on aura notre quart d’ heure au sec.

20h30 : la pluie a cessé, nous essayons de nous rassembler avec les autres membres éparpillés du groupe. Oh, joie ! L’accès vient de nous être ouvert à un local du restaurant pour se changer (ou se remettre en état, c’est selon) ! Mais…  il y a déjà du monde dans cette salle, et les tables sont occupées par… ?!!?... Le « monde », c’est le restant des officiels et sur les tables, les reliefs du vin d’honneur…  Ah, mais c’est donc là que se trouvait l’organisatrice injoignable ! Cet aspect-là de l’animation nocturne m’avait échappé… Il semble aussi que cet accès ne nous était initialement pas réservé et qu’on vient de l’extorquer aux organisateurs.
On nous offre généreusement une coupette de pétillant, et là, nous apprenons que la manifestation est probablement annulée. Motif : la technique ne supporte pas l’humidité ambiante et la moindre goutte d’eau endommagerait à coup sûr les appareils de projection (ou les films, je ne sais pas, prise d’un fou-rire nerveux, je n’ai pas tout écouté).
L’humidité ambiante.  On décide à 20h45, alors qu’il a plu toute la journée, que la technique ne supporte pas l’humidité ambiante.
Personne n’aurait imaginé  à 18h00 par exemple que l’humidité serait toujours ambiante à 21h00 et que les équipements seraient inutilisables.
En revanche, il va de soi que les figurants supportent très bien l’humidité ambiante, ainsi que leurs costumes, coiffure, maquillage, accessoires, leur moral, et surtout, leur santé.

Les Malades Nocturnes, ce soir, c’est nous.

Pas malades de la tête cependant : le souci du détail des organisateurs ne concernant apparemment pas l’accueil des figurants, j’en connais une qui, la prochaine fois, ne s’exposera ni à la critique de son costume, ni aux intempéries.

Cette leçon ne vaut pas ma santé, Madame l’organisatrice, et vous ne m’y prendrez plus.